Les pires choses (guerres, génocides, esclavage…) n’ont pas été les fruits de la désobéissance, mais de l’obéissance

 De l’importance de désobéir !

« Les pires choses (qu’il s’agisse des guerres, des génocides ou de l’esclavage) n’ont pas été les fruits de la désobéissance, mais de l’obéissance » Howard Zinn historien américain

CONVAINCUS de l’inutilité de nos actions, on accepte l’inacceptable. Pourquoi est- on si obéissant, si bon soldat, alors que la société nous impose toujours plus de sacrifices et que les raisons de dire « non » se multiplient ? Éclairages avec le philosophe, sociologue et professeur à Sciences politiques Paris, Frédéric Gros, auteur de Désobéir, et avec le collectif Les désobéissants.

Le 8 août dernier, Cédric Herrou, agriculteur, était condamné en 2e instance à quatre mois de prison avec sursis pour avoir hébergé et nourri des centaines de migrants sans papiers avant de les aider à franchir la frontière franco- italienne. Principale figure de l’association d’aide et de défense des migrants Roya Citoyenne, il ne compte pas s’arrêter là, en dépit des sanctions imposées par la justice. « L’Europe se doit de respecter le droit humain et celui des enfants avant tout ; or la France, qui représente les Droits de l’Homme, ne fait pas son travail », argumente-t-il.

Une belle démonstration de désobéissance civile dont le but citoyen est d’améliorer ou
de faire évoluer la loi dans l’intérêt d’autrui. À ne pas confondre avec la transgression criminelle ou délictuelle, dans la perspective d’un intérêt particulier, comme le fait de ne pas s’acquitter de ses impôts pour réaliser une économie personnelle ou, dans le cas des migrants, l’action de les héberger pour mieux les exploiter.
Outre ces associations ou collectifs, tels Les désobéissants, qui existent depuis 10 ans et font valoir les droits des plus faibles par des actions non violentes, pourquoi l’ensemble de la population continue-t-elle d’obéir alors que tant de sujets la révoltent ? « Par soumission et précarité certes, mais aussi par conformisme social, par habitude, par confort », explique Frédéric Gros, philosophe et auteur de Désobéir, paru en septembre dernier et co-édité par Albin Michel et Flammarion. Un ouvrage qui analyse les ressorts de notre passivité !

 

DÈS LORS, SERIONS-NOUS PLUS OBÉISSANTS AUJOURD’HUI QU’HIER ET POURQUOI CETTE RÉSIGNATION APPARENTE ?

« Le paradoxe, c’est que l’on ne nous a jamais autant demandé d’être nous-mêmes alors que l’on n’a jamais été aussi obéissants, poursuit Frédéric Gros. Une quête de soi médiatisée par des objets comme les fameux smartphones dont on nous dit que, plus ils nous ressemblent, mieux nous irons. Chacun, finalement, devient prisonnier de son désir. Être soi est devenu « être reconnu par les autres ». Le besoin d’affirmation, de reconnaissance, de multiplier les followers fait qu’on devient addict à soi-même. Et notre marge de liberté s’en retrouve réduite. Bien plus que lorsque les générations non connectées étaient enfants. Leurs existences ponctuées de grands blancs faisaient qu’elles étaient moins saturées. Les formes de désobéissances sont nouvelles et plus branchées sur des illusions de liberté, tandis qu’avant la contrainte était visible. Sur le plan social, pendant l’époque de la Guerre oide, les grandes désobéissances sociales pouvaient s’appuyer sur un bloc communiste ; lequel représentait une peur.

Aujourd’hui, tout est moins coalisé. Nous sommes héritiers de désillusions politiques majeures qui s’accompagnent d’un repli vers un certain individualisme. Le monde
a changé. Le terrorisme gagne du terrain. La Chine montre que le capitalisme ne va pas de pair avec la démocratie ».

L’AUTEUR AVANCE NÉANMOINS QUE LA DÉSOBÉISSANCE N’EST PAS INCOMPATIBLE AVEC LA DÉMOCRATIE. LÉGITIME, ELLE POURRAIT CONSTITUER L’ESSENCE MÊME DU CITOYEN. COMMENT ALORS DÉSOBÉIR SANS PASSER POUR UN DÉLINQUANT ?

« C’est l’instauration d’un débat public qui pose la limite entre délinquance et désobéissance civile », explique Frédéric Gros. Quand la transgression est publique et la sanction par ailleurs acceptée, on va faire de ce lien judiciaire, le procès de la société ». Il ajoute qu’il existe des manières de se rassembler autour d’un projet de vie, de société, qui passent par la reformulation de liens avec les autres : « Ce qui a disparu, c’est le plaisir qu’il peut y avoir à faire des choses ensemble. Il faut retrouver ce désir politique de solidarité, renouer avec la joie et de la puissance d’a rmation. Kant disait « Toutes les révolutions sont ratées, mais en même temps, elles sont réussies », car il faut en effet s’entendre pour faire société ensemble. Or, chacun aujourd’hui recherche son profit personnel. La lutte environnementale, qui souvent dépasse les frontières, suppose l’émergence de communautés, comme cela est en train de s’organiser face aux ravages de Monsanto sur la planète et la santé. Dans notre société individualiste, les mouvements contestataires, comme Nuit Debout ou Notre-Dame des Landes, montrent en outre qu’il y a des émissements, des effervescences. Des solidarités aptes à contrecarrer des systèmes économiques et politiques, à désarçonner les dirigeants. Un jour… ça marche ! ».

C’est sur cette conviction que Xavier Renou, président du collectif Les désobéissants, s’appuie pour faire valoir le droit des plus faibles. Ces faucheurs d’OGM, démonteurs de panneaux publicitaires, clowns activistes, dégonfleurs de 4×4 de ville, inspecteurs citoyens de sites nucléaires, intermittents du spectacle, activistes écologistes, hébergeurs de sans-papiers, comme ils aiment à se décrire sur leur site, s’emploient à recréer de la convergence, de la puissance en agissant publiquement et de manière non violente. Dans la répression oui mais pas dans la délinquance. « Il faut de la loi et du règlement, mais également de la transparence et de la possibilité de les contester, explique Xavier Renou, pour qui désobéir en démocratie permet aux lois d’être plus justes. Aujourd’hui, beaucoup de gens ne votent plus « pour », mais « contre » le sortant. Quand ils votent… Un discrédit qui semble propice à la désobéissance, même si trop de gens se contentent de râler ».

Grande figure de la désobéissance civile, Henri David oreau, poète et philosophe américain du xixe siècle, a inspiré nombre d’insurgés comme Gandhi ou Martin Luther King. Il a écrit : « Personne ne peut penser à ma place et personne ne peut décider à ma place de ce qui est juste et injuste. Si je ne suis pas moi, qui le sera ? Il faut désobéir depuis ce point où l’on se découvre irremplaçable et faire l’expérience de « l’indélégable ». Car je ne peux reporter sur personne d’autre la tâche d’avoir à penser le vrai, à décider du juste, à désobéir à ce qui me paraît intolérable ». À méditer… mais pas que!

A LIRE

Désobéir, de Frédéric Gros. Ed. Albin Michel et Flammarion

En s’appuyant sur des figures et des textes d’Antigone ou de David oreau, Frédéric Gros analyse l’urgence qu’il y a aujourd’hui à réapprendre à désobéir. Il s’agit de replacer l’acte de désobéir au cœur de l’humanité et des démocraties.

Désobéir, le petit manuel, de Xavier Renou. Ed. du Passager clandestin

Les Désobéissants est un collectif qui entend promouvoir et former à l’action directe non violente et à la désobéissance civile. Xavier Renou en est l’un des membres fondateurs ; il dirige la collection Désobéir aux éditions Le passager clandestin.

Pourquoi désobéir en démocratie ?, de Sandra Laugier et Albert Ogien. Ed. La Découverte

Ce livre d’un sociologue et d’une philosophe analyse le sens politique de la désobéissance, en l’articulant à une analyse approfondie des actes de désobéissance civile qui prolifèrent dans la France d’aujourd’hui.

photos egolarevue DMKF

 

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