Quel est le sens de la fête en 2018 ?

« DANS tous les cas, la fête a pour effet de rapprocher les individus, de mettre en mouvement les masses et de susciter ainsi un état d’effervescence, parfois même de délire (…). L’homme est transporté hors de lui, distrait de ses occupations et de ses préoccupations ordinaires. Aussi observe t-on de part et d’autre les mêmes manifestations : cris, chants, musique, mouvements violents, danses, recherches d’excitants qui remontent le niveau vital, etc. On a souvent remarqué que les fêtes populaires entraînent aux excès, font perdre de vue la limite qui sépare le licite et l’illicite… »

écrivait fin XIX Emile Durkheim, l’un des pères fondateurs de la sociologie moderne et auteur d’une étude sur la fête où il s’attardait notamment sur les mœurs et coutumes des Aborigènes d’Australie. Les jalons de l’idéal type de la fête étaient posés, un moment hors-temps, exutoire etrégénérateur. Avec une potentialité de subversion, souvent pourréaffirmer l’ordre social existant. Ces moments où se relâche l’in- hibition, permettent de rompre avec la routine, la monotonie, de laisser libre cours à la fantaisie. Une fonction libératoire et récréative qu’analyse le sociologue consultant Stéphane Hugon et CEO d’Eranos, société d’études qualitatives. « La fête redevient un espace du vivre ensemble. C’est une récréation, une re-création, une étape pour créer de nouveau. Travailler est la valeur élémentaire de la société. La fête doit nous aider à retrouver cette capacitéà produire ».

Fêtes populaires, politiques, familiales et amicales, religieuses ou sociales, certaines fêtes disparaissent quand d’autres apparaissent mais les archétypes évoluent très lentement. Depuis l’Antiquité, l’on retrouve dans une fête considérée comme réussie, une notion d’abondance par rapport à l’habitude, de cadeaux, de victuailles, de manifestations musicales. Le corps est à l’honneur avec les chants, costumes, danses, repas, rencontres. On est censé être heureux, dans le partage mutuel, en trêve des conflits. Le sens de la fête, c’est avant tout : nous sommes ensemble.

 

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« EN 20 ANS, DES CHANGEMENTS MAJEURS ONT OPÉRÉ »

Recentrons la question de la fête sur les manifestations spontanées et gratuites. Celles qui rythment les semaines des jeunes et se déroulent en principe la nuit. « En 20 ans, des changements majeurs ont opéré. On parle de culture de la fête car elle est généralement associée à des performances artistiques ». Pierre-Marie Oullion, directeur artistique d’Arty Farty, association productrice du festival Nuits sonores à Lyon qui anime aussi le lieu culturel le Sucre, analyse cette évolution. « D’un côté, on avait les boîtes de nuit, pas toujours accessibles, lieux de drague et de consommation d’alcool sans proposition culturelle ou artistique, de l’autre, les clubs, plus gentrifiés, libertaires et humanistes. Au milieu des années 90 naît le courant de la techno, une véritable révolution musicale qui puise ses racines dans le mouvement futuriste italien du début du XXe siècle : le bruitisme devient musique, le bruit une œuvre d’art. L’art n’est plus seulement objet au sens large du terme, il devient contextuel et le public fait partie de la performance ». La fête s’apparente alors à une œuvre collective où artisteset participants entrent en dia-logue. Des communautés comme les LGBT (mouvement lesbiennes, gay, bisexuels et trans) s’approprient ce mouvement. La nuit devient alors synonyme de liberté, de danse. Stéphane Hugon souligne l’intensité du sentiment d’appartenance vécu par l’individu dans cette situation d’effervescence : « Les valeurs de la famille, du travail, de la religion, du militantisme
et du syndicalisme ayant perdu de leur force, la fête occupe aussi un espace creux des rituels sociaux. Des formes sociales s’agrègent autour de la nuit et c’est là que se jouent des sentiments d’appartenance ».

La techno est une fête. On danse seul mais ensemble et cette liberté doit pouvoir se prendre n’importe où, d’où la naissance des raves, rassemblements collectifs qui se font dans une friche, un lieu désaffecté, sans autorisation et auxquelles succèderont plus tard les free parties. « Le concept de rave est né avec l’envie d’exister. Un mouvement revendicatif désormais accepté par tous. Les Nuits Sonores, c’est plein de raves autorisées, y compris par la Ville qui nous suit » explique Pierre-Marie qui démontre ainsi que la professionnalisation de ce qui était interdit hier fait la culture d’aujourd’hui. « Contrairement aux années 90 où les raves s’organisaient dans la transgression, l’underground n’a plus d’intérêt » confirme le sociologue Stéphane Hugon. « Pour les jeunes générations, il n’y a pas d’autorité. Aujourd’hui on expérimente sans s’opposer ». L’esprit provocateur et indépendant qui animait les pionniers de la house music et de la techno en France n’est plus le sujet principal. Les nouvelles générations poursuivent cette recherche d’alternative, d’expérience nouvelle, initiée par leurs aînés et déclinée différemment. « Ce qui intéresse la jeune génération, c’est aussi de faire la fête le jour ou pendant 48h », ajoute Pierre-Marie Oullion qui intègre cette nouvelle dimension dans ses programmations. « On parle de culture électro au même titre que le jazz ».

 

LES PROPOSITIONS CULTURELLES DE LA NUIT EXPLOSENT

Après les hérétiques raves, les clubs, les boîtes et même les salles de concerts se sont mis à récupérer cette dimension artistique de la nuit dans les années 2000. Rien qu’à Lyon, on est passés de deux à trois programmes par mois à une vingtaine. Aujourd’hui, des pionniers de la musique électro sont encore invités à jouer leurs sets en boîte de nuit quand Jeff Mills, un autre pionnier du genre, se produit avec un orchestre classique ou un saxophoniste jazz sur la musique de John Coltrane. Séduits par ces nouvelles expérimentations musicales, les jeunes s’identifient et les moins jeunes s’y retrouvent. Concernant les lieux de rassemblements, les organisateurs recherchent la nouveauté pour répondre à un public qui n’hésite pas à voyager pour faire la fête, à Berlin ou ailleurs. « Cette externalité est positive, rappellele DA d’Arty Farty. Elle tire la culture vers le haut. ». Les soirées événementielles cherchent des lieux d’expression dans des bâtiments plus atypiques. A Paris, on assiste à une course aux lieux qui va d’adresses clinquantes à la super friche en passant par les bâtiments industriels ou des lieux secrets à la périphérie de la ville. « Dans le fond, la fête reste un peu contestataire, mais elle se valorise. Ces dernières années, elle est devenue un champ culturel reconnu par tous, synonyme d’une bonne éducation musicale et de la réappropriation », conclut celui qui a largement contribué à faire de Lyon l’une des métropoles phares de l’électro.

 

CLAIRE DE PROCÉ BLANCHARD.

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